mercredi 27 mai 2020

Interface se présente comme une anthologie de huit nouvelles tirées de l'univers de Démon : La Damnation et panachées de règles, gadgets et pouvoirs inédits ! L'un d'entre eux a notamment été utilisé pour la première fois par nos joueurs dans l'Actual Play (pour un grand final, lors de l'épisode 3), disponible à cette adresse : https://www.youtube.com/watch?v=KSXUYKYKuKw&t=11s

Du reste, voici une petite mise en bouche et un extrait d'une des nouvelles d'Interface :


  • Extrait de Interface – Quand c’est l’heure d’y aller, de Brie Sheldon

11/06/2006 à 1200 heures

Lorsqu’Angélina Morales sortit de l’avion qui avait atterri sur une route poussiéreuse du Koweït, la chaleur l’enveloppa tel le souffle d’un sèche-cheveux. Elle brûlait sa peau en une vague infinie. Non qu’elle n’apprécie pas la chaleur, cela dit.
Son corps lui semblait toujours froid, et ce, même si elle l’habitait depuis trois ans désormais. La chaleur était donc appréciée. Elle se surprit à regretter d’être ici pour accomplir la mission qui l’avait précisément amenée là – ce serait bien, de rester un petit peu plus longtemps. Ça lui ferait plus de temps au soleil. Sa montre se réchauffait déjà à son poignet, sous les rayons de l’astre brûlant. Elle entendait son cliquetis régulier.
Tic, tac.
Elle y jeta un œil, puis rejoignit la formation de soldats. Les hommes et femmes à ses côtés se tenaient raides contre le vent qui soufflait, prêts à recevoir leurs ordres. Ils n’avaient pas de temps à perdre. Elle non plus.

*

24/06/2006 à 0800 heures

— Morales ! aboya le sergent, faisant claquer ses bottes à chaque pas. Il serait temps que vous appreniez à arriver à l’heure, soldat. Vous n’avez pas rejoint l’armée pour vous la couler douce !
Morales acquiesça en silence et resta immobile, le dos droit, les épaules en arrière et le menton haut. Elle savait que son retard allait lui coûter un savon – le sergent Wilkins était de la vieille école, à cheval sur les manières – mais elle avait eu du boulot et n’allait pas prendre du retard juste parce que ce vieil homme rance avait la moutarde qui lui montait vite au nez. Elle n’était plus une débutante. Ce genre de comportement marquait vraiment mal pour le sergent, et elle-même passerait pour une retardataire abusive. Mais ça ne la dérangeait pas. Plus les gens la laissaient seule, plus elle pouvait travailler sur sa véritable mission.
Tandis que Wilkins s’énervait, elle jeta un regard alentour, d’une manière bien trop discrète pour qu’il le remarque. Lewis avait toujours son tic à la main gauche, Morales commençait à soupçonner un problème neurologique davantage  que de la simple nervosité. Jones s’avachissait de plus en plus, et les valises sombres sous ses yeux indiquaient qu’il ne dormait guère. Islington ne portait plus son alliance ; son langage corporel montrait qu’elle ne s’en portait pas plus mal.
— Est-ce que vous m’écoutez, soldat ?
Elle résista à l’impulsion qui lui dictait de soupirer d’un air las et ennuyé. Pas facile de garder son calme quand on sait que, d’un seul revers de main, on est capable de faire taire l’impudent pour toujours.
Tic, tac.
Non, ce n’était pas une bonne idée. Elle avait une mission à remplir. Elle le laissa poursuivre, acquiesçant quand il fallait, marmonnant quelques « oui, Monsieur », et parvint à garder son calme. Au bout d’un moment, le lieutenant Gill Frank arriva et interrompit la diatribe :
— Wilkins, laissez-la tranquille.
Sa voix était calme, mais aussi ferme qu’un gros bloc de chocolat. Et tout aussi douce et dense.
En dehors de la chaleur, s’il y avait bien une chose que Morales aimait bien, c’était Gill. Il était chaud. Et gentil. Et surtout, il la distrayait bien. Il lui permettait de penser à autre chose que sa véritable mission. Même si elle avait ses ordres, elle ne comptait pas renoncer aux bonnes choses de la vie avant que celle-ci ait pris fin. Si on l’attrapait, tout prendrait fin, mais en vérité, qu’on l’attrape ou pas, tout cela lui importait peu. Elle aurait une nouvelle vie, une nouvelle identité – elle ne serait plus sur place pour vivre cette existence-ci.
Wilkins s’éloigna en marmonnant. Gill – le lieutenant Frank – acquiesça à son intention, lui adressant un sourire ainsi qu’un clin d’œil furtifs dès qu’il fut certain que personne ne regardait. Elle enregistra ce souvenir, pour mieux y repenser plus tard.
Elle se rendit au dépôt afin d’entretenir ses relations avec les gardes. Elle devait faire en sorte qu’ils y croient, ou elle ne pourrait jamais les persuader de la laisser entrer. Elle leur apporta de l’eau fraîche et leur fila un paquet de cigarettes. Le sergent Freize lui promit qu’elle pourrait pénétrer dans le dépôt dès que son lieutenant ne serait plus dans le coin. Elle sourit et lui promit qu’il pourrait pénétrer autre chose dès la première occasion. Puis elle le laissa là, tout content, s’en allant sans se retourner.

*

30/06/2006 à 1600 heures

Il était temps de mettre le plan en route. Morales passa de nombreux coups de téléphone, ce jour-là, mais le premier fut pour son contact, là où elle vivait.
— Monsieur Diaz ?
— L’horloge sonne la première heure.
— Et le lapin saute dans le trou. Assez de tous ces codes.
— Le travail doit être traité comme du travail, Madame Morales. Vous êtes bien installée ?
— Oui. J’ai aussi relevé de nombreuses complications dans le plan que vous avez concocté. Pénétrer dans le palais ne sera pas aussi facile que prévu.
Le palais. Un endroit magnifique. On lui avait fait visiter certaines parties. Partout, de l’or, des fresques murales, des tapisseries… l’opulence. Cela dit, ce qui avait attiré son attention ainsi que celle de tous ceux qui avaient des yeux capables de voir, c’était la piscine. Tout comme le reste du bâtiment, elle était luxueuse,  somptueuse. C’était un coin assez joli à regarder pour le commun des mortels, mais pour elle, clairement, il s’agissait d’un rouage de la Machine-Dieu. Quiconque avait construit cette piscine l’avait réalisée de manière à s’imbriquer dans la machinerie. Désormais, il existait donc une chose magnifique construite sur une chose terrible. Si les humains avaient pu le constater, ils auraient bien compris. Et ils auraient rejeté la Machine-Dieu, elle le savait.
Mieux valait une vie brève et rebelle contre un système injuste qu’une existence pérenne sous son règne.
— Madame Morales, vous êtes censée être la meilleure dans votre spécialité. Nous n’en attendons pas moins de vous.
— Je n’ai pas dit que je ne peux pas le faire. Je dis juste que ça prendra un peu plus de temps que prévu.
L’autre raison qui motivait cette rallonge de temps était son envie de passer quelques jours de plus au soleil, mais elle savait qu’elle ne pourrait pas s’attarder trop longtemps, sous peine de se voir attrapée.
— Je peux vous avoir quelques jours.
— Bien.
Tic, tac.
Elle raccrocha. Diaz faisait partie du bon camp, mais il ne parlait que boulot. Et elle en avait marre du boulot pour aujourd’hui. En plus, c’était le dernier jour d’une longue semaine. Certes, les semaines ne finissaient jamais vraiment pour les soldats, mais les officiers comprenaient que ces derniers avaient besoin d’un vrai vendredi soir dès lors qu’ils n’étaient pas en service. Donc tant qu’elle serait ici, elle n’allait pas se priver des plaisirs mortels à sa disposition. Elle enfila sa tenue de sport puis sortit dans la chaleur du désert, pour aller droit vers la caravane du Lieutenant Frank.
La chambre de Gill était identique à la sienne, même pour les draps. C’était comme ça, ici, et ça avait été la même chose partout où elle s’était rendue sous cette identité. Des draps bruns, des serviettes brunes… tout était couleur bronze et sable, jusqu’à leurs sous-vêtements. Ainsi, tout le monde se ressemblait. Cela l’avait aidée à s’intégrer, à devenir l’un d’eux. Elle n’avait pas de souci à faire semblant de suivre les ordres – mais elle savait que, tôt ou tard, comme jadis, elle allait devoir désobéir. Dans l’armée, la Chute ne serait pas aussi douloureuse que celle des anges, même si elle serait sûrement tout aussi douce-amère.
Dehors, il faisait nuit, mais elle prit quand même la précaution de s’agenouiller pour taper doucement sur la porte de la caravane. Gill la laissa entrer, un index pressé sur ses lèvres tandis qu’il murmurait « chuuut ». Une fois à l’intérieur, elle se mussa tout contre lui dans le lit, et le sommeil les enveloppa.

*

04/07/2006 à 2200 heures

Jusqu’à présent, la nuit avait été plutôt calme en dépit des célébrations typiques de la Fête nationale. Le quatre juillet avait moins de sens ici que sur leur bonne vieille terre natale, mais où qu’ils se trouvent, les gens se rassemblaient pour célébrer. Morales rendait visite aux Australiens pour cette raison précise.
Ils ne fêtaient pas cette date chez eux, mais ils n’avaient pas besoin de raison pour faire la fête – chacun prenait ce qu’il pouvait prendre à la vie. Les Australiens se détendaient de manière bien plus décontractée que les Américains et les Anglais ; il suffisait d’un regard à leurs énormes barbes pour le comprendre. Absolument chacun de ces hommes possédait une moustache telle que les hipsters en rêvaient – tout en courbes et parfaitement lustrée de cire, en mode dandy chic et choc. L’un d’eux en avait une particulièrement impressionnante – le capitaine. Morales se faufila jusqu’à lui pour lui tendre une poigné de monnaie locale.
— Joyeuse Fête nationale, Capitaine.
— Tout pareil, Soldat. Ne vous attirez pas d’ennuis.
Quand elle s’écarta, sa main se serrait autour d’une flasque d’alcool et d’un sentiment d’euphorie. Même ces simples délits représentaient de vrais frissons.
Elle  se hissa à l’arrière d’un véhicule tout-terrain militaire, au milieu d’autres soldats, qui conduisirent le véhicule jusque dans la zone internationale sécurisée. Vu qu’elle n’avait plus bu depuis des mois, il ne lui fallut que quelques minutes pour sentir les effets de l’alcool. Elle passa la flasque à un autre tandis qu’elle s’appuyait de la tête contre la fenêtre.
Les cahots de la route donnaient l’impression de se trouver dans le pire des rocking-chairs. Chaque rebond cliquetait sous son crâne, mais c’était une douleur agréable, étourdissante. La nuit lui laissa un souvenir brumeux – des tourbillons de couleur et des formes dansantes, et un autre soldat qui lui tapotait l’épaule en lui disant qu’elle était géniale de les reconduire alors qu’ils étaient tous trop bourrés pour ça, à cause des nombreuses boissons alcoolisées qu’ils avaient bues en douce.
Elle conduisait affreusement mal, mais elle fit de son mieux et serait parvenue à les ramener quasiment jusqu’à leur caravanes si on ne les avait pas arrêtés à un checkpoint. Les autres avaient été fluides – il y en avait même eu un où elle ne s’était pas arrêtée, vu que le garde péruvien de service lui devait une faveur et que tous ses autres gars s’étaient endormis.
L’officier de ce checkpoint était un vieux soldat américain, bourru et de mauvaise humeur, qui portait un micro de la taille du Koweït sur son épaule. Son étiquette nominative indiquait un truc comme « Schwimmmz » – nom qu’elle ne parvint pas à lire mieux que ça à cause de sa vue devenue trouble. Elle secoua la tête plusieurs fois suite à ses questions et, lentement, sa voix lui parvint à travers le brouillard qui l’entourait :
— Soldat, êtes-vous saoule ?
Elle secoua la tête avec insistance.
— Non, Monsieur. Non-non-non.
Il lui jeta un regard sévère assorti d’une bouche pincée. De toute évidence, il ne la croyait pas. Elle ne pouvait pas lui en vouloir. Ce n’était certainement pas l’un de ses moments de gloire, que ce soit en tant que soldat ou espionne. Mais avant qu’elle ait pu en dire davantage, le capitaine des Forces aériennes qui se trouvait dans le siège passager murmura :
— Laiss’la-tranquille !
Et voilà, c’était foutu. Elle en grogna de frustration. L’officier grimaça, leur fit signe de tous sortir du véhicule, puis commença à leur passer un foutu savon pour « conduite indigne ». Le capitaine se montra hostile et agité. Il fit de son mieux pour faire valoir son rang :
— Je suis un capitaine des Forces aériennes des États-Unis d’Amérique, et c’est pas un péquenaud de la piétaille avec un gros bide qui va…
Morales lui jeta un regard noir, mais l’autre continua :
— …me dire comment moi j’dois passer mon temps !
Jusqu’à présent, le capitaine s’était montré assez jovial, et Morales était un peu surprise de le voir changer si vite de comportement. Quelque chose n’allait pas. Avant qu’elle ait le temps de réagir, le capitaine se retourna et mit un pain dans la mâchoire de l’officier. Elle s’interposa pour essayer de calmer le jeu, et fut obligée de filer un coup de tête au capitaine quand il chargea vers elle.
Tout autour, les soldats émirent un « ooohhhh ! » d’intérêt passionné. Elle recula. Se battre avec un officier supérieur ? Tout en étant saoule ? C’était perdu d’avance.
Mais le capitaine n’en avait pas fini avec elle. Se tenant le nez d’une main, il lui tapa sur l’épaule de l’autre, souriant :
— Bien joué, Morales !
Puis il lui asséna un autre coup, et ce fut le noir.

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